
La forêt est un bien culturel
Publié à 0h00 le jeudi 28 janvier 2010


L'été dernier, j'ai rencontré un père de famille de la région qui me disait à quel point la forêt est importante pour lui. Pour appuyer son propos, il me disait que chaque fois qu'un de ses fils revient dans la baie des Chaleurs pour y passer ses vacances, il l'emmène toujours à la pêche sur les lacs magnifiques que nous avons.
De la même manière, en fin de semaine, j'ai profité des beautés exceptionnelles de la nature en faisant du ski de fond dans les champs et la forêt qui sont derrière ma maison. Alors que mes skis glissaient en douceur sur la fine neige qui rendait idéales les conditions de glisse, j'ai été inspirés par les arbres et la nature. Tout en accomplissant de l'exercice physique bénéfique à mon corps et à mon esprit, j'ai réfléchi à l'importance de la forêt dans mon existence.
Le souvenir le plus important que j'en retiens est celui qui me ramène au temps de mon adolescence où mon père nous a mis dans les mains, à mon frère et moi, des scies mécaniques. C'est dans la forêt que notre père nous a appris à travailler. Mon frère, plus débrouillard avec l'équipement lourd que moi, a assumé la responsabilité de conduire le tracteur de mon grand-père à travers le bois. Par contre, j'avais la tâche de planifier et de tracer les chemins pour sortir les billots de la forêt afin de le corder le long de la route pour faciliter leur chargement à bord des camions. En accomplissant ce travail, mon père ne m'a pas seulement montré à planifier des chemins à travers le bois, il m'a aussi enseigné comment faire mon chemin dans la vie. Aujourd'hui, je sais que c'est à force de travail personnel que tout individu obtient sa dignité d'être vivant.
Grâce à la forêt, j'ai aussi pu payer en grande partie mes études collégiales et universitaires qui me permettent aujourd'hui d'être travailleur autonome et de mener des activités qui m'enrichissent au plus haut point tout en contribuant à un bonheur professionnel que j'ai rarement rencontré dans mes autres métiers. Le regret que j'ai de cette époque est que j'ai coupé les arbres de la même manière que les multinationales le font. J'ai rasé des parties de forêts sans être conscient des dommages environnementaux que j'ai causés.
En raison de ces souvenirs, la forêt n'est pas seulement un lieu qui m'a permis de gagner de l'argent. Les enseignements que m'a prodigués mon père sont une des choses les plus importantes que j'ai apprise au cours de ma vie. Quand je me retrouve dans la forêt et que j'y retrouve ces souvenirs, c'est à ce moment qu'elle acquiert une signification culturelle importante à mes yeux. C'est sans doute pour cette raison qu'aujourd'hui, je ressens de la tristesse quand je vois les coupes à blanc qui dévastent les si beaux paysages de la baie des Chaleurs. L'humain est sans doute le seul animal capable d'effacer ses souvenirs et de menacer son avenir dans un seul geste.
Nous avons tous un lien profondément culturel avec la forêt. Le père qui a vu son fils tuer son premier orignal ne peut qu'avoir de grandes émotions au cœur quand il pense à son enfant devenu homme. La mère qui se souvient des premières truites que ses enfants ont pêchées dans le ruisseau derrière la maison ne peut qu'avoir un bonheur en se remémorant le plaisir qu'elle a eu à cuire ces poissons devant des petits excités d'avoir accompli quelque chose d'important. Le premier lièvre attrapé au collet ou la première perdrix tuée en compagnie de son père sont des souvenirs impérissables au cœur d'un enfant.
J'ai rencontré un sage d'Eel River Bar qui utilise la forêt pour en tirer les plantes médicinales qui soulagent différentes maladies ou malaises des gens de sa communauté. Personnellement, depuis mon retour dans la région, j'ai appris à goûter au plaisir des têtes de violons que je cueille maintenant tous les printemps. Sur mes skis en fin de semaine, j'ai fait le tour du lac pour repérer les meilleurs endroits pour cueillir des cœurs des quenouilles le printemps prochain. Cette plante est un met exquis qui est recherché par certaines des meilleures tables.
La forêt est généreuse pour nous. Toutefois si nous en abusons, elle nous en fera payer le prix. On le voit avec la fermeture des moulins et de l'industrie qui a abusé de nos forêts. Le jour où nous reconnaîtrons à la forêt sa valeur culturelle, notre rapport changera avec elle. Lorsque nous apprendrons à la respecter, elle sera généreuse pour nous et pour nos enfants. C'est alors que nous pourrons leur dire : «Il y a de l'avenir chez nous à qui respecte la forêt. Si demain, elle est encore là, il sera même possible d'apprendre à nos enfants comment faire leur chemin dans la vie!» Ainsi me l'a enseigné mon père.
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